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Prospective. Pénurie d'eau 2030 Daba

Un enfant transportant sa
provision d’eau. L’image pourrait
devenir banale dans les vingt
prochaines années.
(AFP)

Dans vingt ans, allons-nous réellement manquer d'eau ? Pour répondre à cette question, TelQuel s'est projeté en 2030, en se basant sur les prévisions scientifiques du ministère de l'Aménagement du territoire, de l'Eau et de l'Environnement. Aperçu du scénario catastrophe qui se profile, si rien n'est fait.


Tahanaout, dans la région de Marrakech. Un matin de juillet 2030. Yamna se réveille difficilement, jette un regard sur le réveil et sursaute. “Mon dieu, il est 9h00. Nous n'aurons pas d'eau à boire si je ne me dépêche pas d'aller en chercher”,
grommelle-t-elle. Elle prend ses bidons d'un geste sec et se met à courir en direction de la borne-fontaine. Sa toilette matinale ? Cela fait longtemps qu'elle ne la fait plus. C'est devenu un luxe qu'elle ne peut plus s'offrir. Les centres de l'Office National d'Eau Disponible (nouvelle appellation de l'ancien ONEP) assurent toujours l'approvisionnement des différents points d'eau, mais jamais en quantité suffisante. Chaque borne-fontaine alimente un périmètre de 25 kilomètres. Dans le village voisin, un camion-citerne circule tous les deux jours, mais la demande en eau est si grande que le marché est parasité par des distributeurs ambulants, plus ou moins légaux, qui font la loi en matière de prix. “Ah, si la machine à remonter le temps existait vraiment”, soupire Yamna. Il y a vingt ans, les habitants du douar pouvaient prendre l'eau qu'ils voulaient. C'est la transporter qui leur posait plutôt problème, vu que les bornes étaient lointaines. Maintenant, les bornes sont partout. Et tous les habitants du douar ont des robinets chez eux. Mais où est l'eau ? Le père de Yamna lui avait raconté qu'il y a des années, chaque villageois consommait “officiellement” jusqu'à 25 litres par jour du précieux liquide. “À l'époque, nous n'en consommions même pas la moitié en réalité, à cause de la sécheresse, se moque-t-il. Mais c'est quand même mieux que les cinq litres d'aujourd'hui”. L'eau est maintenant rationnée, vu que pratiquement toutes les nappes phréatiques du Haouz sont épuisées. Le niveau des eaux souterraines, première source d'eau potable, baissent à un rythme de 2 mètres par an, à cause de la surexploitation. Et l'Etat dépense de plus en plus d'argent pour les extraire. Et dire qu'il fut un temps où les riches de Marrakech et des environs avaient des puits individuels, où les parcours de golf de la ville avalaient des quantités scandaleuses d'eau. “Mais comment le gouvernement permettait-il un gaspillage pareil ?”, se demande Yamna. “Comment les gens pouvaient-ils être aussi égoïstes, au point de barboter dans des piscines, alors que leurs enfants allaient avoir du mal à trouver à boire ?”.

Des cactus au lieu du blé !
Malgré ses 15 ans, Yamna a du mal à comprendre autant d'irresponsabilité. Il y a quelques jours, une partie de sa famille installée dans le Souss a quitté la région pour aller vers le Gharb, car il n'y a plus d'eau pour l'agriculture. L'exode rural ne se fait plus vers les villes, mais vers les régions où il y a encore de l'eau. La nappe du Souss est pratiquement à sec, et se remplit progressivement de l'eau de mer. Les cultures d'agrumes et de légumes meurent doucement. La plupart des fermes sont abandonnées. En 2020 déjà, près de 42.000 emplois avaient été perdus. Et c'est maintenant que le gouvernement s'affole ! Il a imposé des mesures d'urgence pour réanimer cette région qui, jadis, faisait sa force économique. Pour irriguer les champs, il veut recharger les nappes par des fosses infiltrantes. Cela lui coûtera très cher. Mais a-t-il le choix ? Autrefois, il avait la possibilité de sauver l'agriculture en généralisant la technique du goutte-à-goutte. Mais les procédures pour obtenir une subvention publique étaient très lourdes. Résultat : le gravitaire (technique d'irrigation dépensière en eau) a continué à être utilisé jusqu'à l'aube des années 20 du 3ème millénaire.

Face à la désertification qui avance inexorablement, les agriculteurs sont livrés à eux-mêmes. Beaucoup ont marché sur les villes, où les poches de pauvreté poussent comme des champignons, INDH ou pas. La jeune fille comprend pourquoi son père disait que le manque d'eau va ruiner toute l'économie, toute la société, tout le pays. Changement climatique oblige, les orages et les inondations sont de plus en plus fréquents dans le Haouz. Les barrages sont envasés, les champs dévastés et rares sont les agriculteurs à cultiver encore des céréales. Désormais, ce sont des cactus à perte de vue.

Yamna arrête de réfléchir. Voyant la borne de loin, elle presse le pas pour ne pas arriver en retard. Déjà une cinquantaine de personnes se bousculent autour des robinets, malgré les appels à l'ordre d'un GRS, un policier du Groupe rural de sécurité. Une unité de police créée il y a sept ans, pour maintenir la sécurité autour des points d'eau. Et Ils avaient du boulot…

En ville, l'eau est de plus en plus chère
Au même moment, dans un quartier de Casablanca, Nabila se prépare à prendre sa douche bi-hebdomadaire. 2 mn top chrono ! C'est la durée maximale qu'elle s'est fixée, pour ne pas recevoir une facture mirobolante à la fin du mois. Contrairement aux campagnes, les villes ne sont pas assujetties à des rationnements. Mais le prix de l'eau est devenu rédhibitoire. Même si l'Etat s'est engagé à empêcher les augmentations décrétées par les distributeurs privés, les réajustements tarifaires sont devenus de plus en plus fréquents, plombant sérieusement la bourse des casablancais. Hier, un habitant d'Ahl Loughlam, dans la périphérie de la ville, est entré dans sa deuxième semaine de grève de la faim, parce qu'il n'arrive plus régler sa facture d'eau.

Nabila finit de s'habiller. En sortant, elle prend avec elle sa bouteille d'eau achetée à 55 DH. Hier, les cours de l'eau ont une nouvelle fois progressé à la Bourse de Casablanca. Les sociétés d'eau minérale avaient annoncé la découverte d'une nouvelle source dans le Nord, mais les disponibilités n'étaient pas suffisantes et l'extraction très coûteuse. Les prix des bouteilles d'eau sont alors repartis à la hausse. Cela fait longtemps que le Maroc ne cherche plus de pétrole. Les installations de forage sont maintenant utilisées dans la traque des nappes souterraines et dans l'acheminement des eaux de mer vers les stations de traitement.

Pas de hammams, pas de jacuzzis !
Sauvés par le dessalement de l'eau de mer, les habitants des villes côtières sont confrontés à des restrictions d'un autre type. Les nouveaux appartements, sauf quand il s'agit du très haut standing, ne comportent plus de baignoires. Les robinets sont dotés d'économiseurs d'eau. Les jardins publics ne sont plus arrosés au tuyau… puisque le gazon comme les rosiers sont en matériau synthétique. Les quelques arbres qui poussent encore sont irrigués par du polyter, des cristaux solides qui donnent aux racines juste l'eau nécessaire. Les jacuzzis et les hammams sont interdits. Un marché juteux est né autour des “derniers bastions” du faste d'autrefois, grâce à des dérogations consenties par l'administration. Pour le tourisme, la situation est alarmante. Le gouvernement ne rêve plus d'attirer 10 millions de touristes par an. Sans eau, le challenge est impossible.

Il est 10 heures. Nabila arrive au centre ville. Ce matin, elle participe à un sit-in du mouvement anti-Rédec (Régie des Eaux de Casablanca). Né il y a 24 ans pour protester contre la hausse des factures d'eau et d'électricité, ce mouvement a muté vers un grand rassemblement altermondialiste, qui conteste la délocalisation des industries de dessalement de mer au Maroc. Avec ses 3500 km de côtes, le royaume attise la convoitise des pays européens. En pleine crise, le Maroc continue à privilégier ses amis. Hospitalité oblige !

Par Nadia Lamlili

TELQUEL Edition Online Nº 250 du 2/2/2007

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